3e conférence de l’APA : vers une Afrique maîtresse de son destin

POLITIQUE SOCIETE

Ce 2 juin 2025, Lomé, s’est transformée en creuset diplomatique majeur en accueillant la troisième conférence ministérielle de l’Alliance Politique Africaine (APA). À l’heure où les nations s’interrogent sur leur place dans un monde en recomposition, l’Afrique tente, par cette initiative née en 2023, de recoudre les fils de sa souveraineté, de son unité et de sa voix dans le concert planétaire. Sous le thème évocateur « Place de l’Afrique dans un monde en mutation : enjeux d’un repositionnement stratégique et diplomatique », les travaux, tenus au Palais des Congrès de Lomé, aspirent à faire de l’APA un véritable levier continental d’affirmation et d’action concertée.

Une initiative portée par l’ambition d’un continent

Fondée comme un cadre informel de concertation, l’Alliance Politique Africaine se veut une enceinte libérée des lourdeurs bureaucratiques, un laboratoire d’idées où les États africains déterminés peuvent échanger en toute franchise sur les défis du moment. Loin de faire de l’ombre à l’Union Africaine ou aux Communautés Économiques Régionales (CER), l’APA vient en soutien, en complément, et parfois en accélérateur de conscience et d’action.

Depuis sa première édition, tenue également à Lomé en mai 2023, puis à Bamako en mars 2024, l’Alliance n’a cessé de creuser son sillon, posant les jalons d’un réveil africain assumé, souverain, et politiquement organisé.

Des sessions au cœur des mutations mondiales

L’édition 2025 s’inscrit dans un contexte géopolitique tendu et mouvant. Guerre en Ukraine, tensions au Proche-Orient, expansion des BRICS, érosion du multilatéralisme traditionnel, retour de l’unilatéralisme, regain du panafricanisme militant : jamais les lignes de fracture du monde ne furent aussi saillantes.

C’est dans ce décor que les ministres des Affaires étrangères de plusieurs pays africains — venus de toutes les régions du continent — ont entamé leurs échanges. Deux sessions thématiques structurent cette rencontre, chacune abordant des enjeux d’une actualité brûlante :« L’autonomie stratégique de l’Afrique en matière de Défense et de Sécurité dans un monde incertain » : Alors que le continent subit encore les contrecoups des ingérences, des conflits importés et du terrorisme régional, cette session a souligné l’urgence pour l’Afrique de bâtir ses propres architectures sécuritaires, de réduire sa dépendance, et de réinventer sa doctrine stratégique. Autre sujet , « L’Afrique et les BRICS : quelles stratégies et quel repositionnement diplomatique pour mieux peser dans la gouvernance mondiale ? » : Avec l’entrée récente de l’Éthiopie et de l’Égypte dans les BRICS, la dynamique multipolaire mondiale offre à l’Afrique une fenêtre de reconfiguration géopolitique. Mais pour en tirer profit, encore faut-il construire des stratégies communes, définir une vision continentale cohérente, et s’unir dans la diversité.

Le discours du ministre togolais, une exhortation à la lucidité

Lors de la cérémonie d’ouverture, le professeur Robert Dussey, ministre togolais des Affaires étrangères, a tenu un propos à la fois fraternel et stratégique. Saluant les ministres « venus pour la première fois à Noé », il a subtilement rappelé l’importance de cette ville de Lomé, symbole de dialogue et de résistance politique. Avec ses mots parfois philosophiques, parfois militants, il a mis en garde contre la « volonté de puissance des autres » et invité les nations africaines à ne plus se contenter d’observer l’histoire mais à l’écrire :

« Dans un environnement de recomposition où le monde s’épanche au quotidien, l’Afrique ne peut rester sans droit ni inaudible. »

L’Afrique, rappelait-on dans les documents préparatoires de la conférence, a longtemps été le théâtre de toutes les convoitises, de la Conférence de Berlin à la colonisation, de l’exploitation à l’oubli diplomatique. Aujourd’hui encore, les cicatrices de l’histoire coloniale se font sentir. C’est pourquoi, au-delà de la sécurité et du positionnement international, la réparation des crimes de l’esclavage et de la colonisation figure aussi parmi les préoccupations majeures de cette rencontre. Une Afrique qui s’émancipe est aussi une Afrique qui exige justice et reconnaissance

L’Alliance Politique Africaine n’est pas un club fermé, mais un catalyseur de solidarité panafricaine. Sa force réside dans son pragmatisme, son écoute mutuelle et sa capacité à penser librement. Elle répond à un impératif : ne plus subir, mais construire. Ne plus s’adapter au monde, mais adapter le monde aux besoins et aux valeurs africaines. Elle refuse l’afro-pessimisme comme fatalité et rêve d’un siècle africain, non pas comme utopie lyrique, mais comme horizon stratégique.

Et après Lomé ?

Les conclusions des deux sessions thématiques seront restituées à la clôture de la conférence, après quoi des axes d’actions pourraient être adoptés, notamment sur la mise en place d’un mécanisme de suivi permanent des décisions issues de l’APA.

Dans une Afrique où les idées germent mais peinent à s’institutionnaliser, l’APA est peut-être cet espace souple, agile et prospectif dont le continent avait besoin pour penser autrement, ensemble, et sans complexe.

Dans cette Afrique qui s’élève, qui rêve, qui pense, qui doute mais avance, Lomé n’a pas été ce 2 juin une simple ville hôte. Elle a été une agora, une mémoire, une promesse. Comme l’a dit un jour Cheikh Anta Diop, « il faut prendre l’histoire à bras-le-corps pour peser sur le devenir ». Et c’est précisément ce qu’ont tenté les ministres présents à cette conférence : faire de l’instant africain un levier pour l’histoire