À l’Institut français du Togo, la neuvième édition du Festival International Iyé Ma Rue Ma Musique a transformé la parole en véritable laboratoire d’idées. Entre mobilité artistique, financement de la création et structuration des industries culturelles et créatives, artistes, décideurs, entrepreneurs et institutions ont dessiné les contours d’une Afrique culturelle plus ambitieuse, plus organisée et davantage ouverte sur le monde.
Le vendredi 26 juin 2026, l’Institut français du Togo (IFT) a accueilli une table ronde de haut niveau organisée dans le cadre de la 9ᵉ édition du Festival International Iyé Ma Rue Ma Musique, porté par IYAWO en collaboration avec l’équipe du Festival All Star Battle. Pendant près de trois heures d’échanges, les réflexions ont dépassé les simples constats pour ouvrir des perspectives concrètes en faveur d’une meilleure structuration du secteur artistique.
Sous la modération de Elisabeth Apampa, présidente de IYAWO, directrice générale de EA DREAMS et figure engagée des industries culturelles et créatives en Afrique de l’Ouest, deux panels ont rythmé cette rencontre, réunissant des personnalités du monde artistique, culturel, institutionnel et économique.
La mobilité artistique, entre rêves de voyage et défis de confiance
Premier acte de cette rencontre intellectuelle : la mobilité des artistes.
Comment permettre aux créateurs africains de circuler librement, de se former, de diffuser leurs œuvres et de construire des carrières internationales sans compromettre la confiance entre les partenaires ?
Cette interrogation a nourri un débat riche auquel ont participé Stéphane Blanchon, directeur délégué de l’Institut français du Togo, Gacirah Diagne, chorégraphe et administratrice culturelle sénégalo-somalienne, Horus Donkovi, acteur culturel, ainsi que Éric Malowa, entrepreneur culturel et initiateur de LeScènes Art Mobility.
Pour Gacirah Diagne, le principal obstacle ne réside plus uniquement dans les procédures administratives, mais dans la confiance qui s’est progressivement érodée entre plusieurs pays et les artistes africains. Selon elle, de nombreux créateurs bénéficiant de visas, de résidences ou de bourses choisissent finalement de ne plus retourner dans leurs pays d’origine, une situation qui fragilise durablement les mécanismes de coopération culturelle.
Au-delà de ce constat, elle a plaidé pour une intégration des enseignements artistiques dès le système éducatif, la création d’institutions de valorisation de l’art en Afrique ainsi que la multiplication des grands rendez-vous culturels capables d’offrir aux artistes des perspectives d’évolution sur leur propre continent. Elle a notamment cité le Festival mondial des Arts nègres de Dakar et le Conservatoire du Mali comme références inspirantes, tout en saluant la remarquable progression du slam au Togo.
Les échanges ont également mis en lumière les difficultés que rencontrent les acteurs culturels dans leurs démarches auprès de certaines représentations diplomatiques. Elisabeth Apampa a partagé son expérience personnelle, évoquant la difficulté d’accès aux interlocuteurs des ambassades et la faible prise en compte des projets artistiques. À ses yeux, certains pays, à l’image du Maroc, offrent aujourd’hui un environnement plus favorable aux initiatives culturelles.
Prenant la parole, Stéphane Blanchon a rappelé le rôle historique du réseau culturel français à travers les Instituts français, fruit d’une coopération bilatérale durable qui permet aujourd’hui encore d’accompagner la diffusion des arts dans de nombreux pays.
Les représentants des ministères présents ont, quant à eux, insisté sur la nécessité pour les artistes de mieux structurer leurs projets afin de convaincre les collectivités territoriales et les partenaires institutionnels. Ils ont également invité les créateurs à rechercher eux-mêmes les opportunités de mobilité auprès des administrations compétentes, notamment le ministère des Affaires étrangères, tout en encourageant une meilleure valorisation des scènes locales grâce aux communes.
Au fil des interventions, les participants ont soulevé plusieurs interrogations portant sur les bourses artistiques, la rémunération des artistes, les causes de l’exode culturel ou encore les mécanismes permettant de financer durablement les carrières artistiques.
Pour Éric Malowa, la réponse passe avant tout par une véritable professionnalisation. L’artiste, a-t-il expliqué, doit désormais construire sa carrière comme une entreprise, développer son marché local avant d’ambitionner l’international et multiplier les circuits de diffusion, notamment dans les régions septentrionales du Togo.
Horus Donkovi a, de son côté, rappelé que la véritable richesse du Togo réside dans son patrimoine, sa jeunesse, sa culture et son tourisme. Selon lui, chaque territoire possède une identité qu’il convient de révéler et de transformer en moteur économique grâce à la créativité des artistes.
Financer la création : lorsque le talent rencontre la rigueur
Le second panel s’est attaqué à l’un des sujets les plus sensibles des industries culturelles : le financement.
Autour de la table figuraient Stéphane Aflagah, ancien professionnel du secteur bancaire et acteur culturel, Edem Latevi, chef de projet FEF Création, ainsi que Ariel Dassanou, président de la Fédération de Musique.
Tous ont partagé un constat commun : le manque de financement n’est pas seulement une question d’argent. Il s’agit avant tout d’un déficit de structuration.
Stéphane Aflagah a rappelé que le secteur culturel génère d’importantes richesses, mais demeure encore insuffisamment compris par les établissements financiers. Les projets artistiques présentent souvent des dossiers incomplets, peu structurés et difficiles à évaluer, ce qui freine naturellement les investisseurs.
Pour Edem Latevi, un projet culturel solide ne s’improvise pas. Il nécessite des compétences techniques, une vision claire, une stratégie réaliste et une ingénierie culturelle maîtrisée. Il a ainsi encouragé les artistes à s’entourer de spécialistes capables de transformer une idée artistique en véritable projet économique crédible.
Ariel Dassanou a proposé une approche plus progressive du financement. Avant de solliciter les banques, les artistes gagneraient, selon lui, à mobiliser leur entourage, leurs communautés et leurs premiers soutiens afin de démontrer la viabilité de leurs projets.
Les intervenants ont également insisté sur l’importance de la formalisation des structures culturelles, les institutions financières accordant davantage leur confiance aux personnes morales qu’aux initiatives individuelles.
L’idée de mettre en place un fonds de garantie public destiné aux projets artistiques internationaux a également été défendue. Une telle mesure permettrait à l’État de jouer un rôle plus actif dans l’accompagnement des créateurs et dans le rayonnement culturel du pays.
La question de la reconnaissance professionnelle des ingénieurs culturels a aussi animé les discussions. Ariel Dassanou a notamment rappelé l’existence de formations diplômantes, comme celles proposées par l’Université Senghor, qui contribuent déjà à professionnaliser ces métiers essentiels au développement des industries culturelles.
Des recommandations pour transformer les paroles en actions
Au-delà des échanges, cette table ronde s’est distinguée par son caractère participatif. À l’initiative d’Elisabeth Apampa, les artistes présents ont été invités à exprimer leurs préoccupations et à formuler des propositions concrètes.
Les discussions ont révélé des difficultés récurrentes : insuffisance des financements, faible circulation de l’information sur les opportunités, manque d’infrastructures adaptées, centralisation excessive des ressources ou encore difficultés d’accès aux équipements techniques.
Parmi les principales recommandations figurent la co-organisation d’activités artistiques avec les collectivités territoriales, l’ouverture de séances de travail entre artistes et mairies, la création de petites salles de spectacles dans les différentes communautés, la constitution d’un répertoire des sources de financement, ainsi que l’investissement dans des équipements professionnels pour les activités culturelles.
Les participants ont également été invités à développer une véritable culture de la recherche de financements, sans attendre systématiquement l’appui d’un bailleur avant de produire des œuvres ambitieuses.
Enfin, Farida Moustapha a rappelé une règle fondamentale du partenariat : convaincre un investisseur suppose avant tout de démontrer la valeur ajoutée que le projet apportera à son accompagnateur.
À travers ces échanges, Iyé Ma Rue Ma Musique confirme qu’il n’est pas seulement un festival de spectacles. Il devient progressivement une véritable fabrique d’idées, où les artistes ne se contentent plus d’occuper les scènes, mais contribuent également à écrire les nouvelles partitions des politiques culturelles africaines.