À l’heure où les écrans captivent plus qu’ils n’éclairent, certaines voix s’élèvent encore pour rappeler l’essentiel. Celle d’Esso-Wavana Ahmed Adoyi, expert fiscaliste, colonel des Forces Armées Togolaises, enseignant et poète, résonne comme un appel grave et lumineux à la fois : « Le savoir, la connaissance, tout se trouve dans le livre ».
Invité d’honneur des Prix Littéraires du Togo 2025, l’auteur du recueil Du brin à la graine n’a pas seulement reçu des hommages ; il a surtout offert une réflexion profonde sur l’état de la lecture, la mission de l’écrivain et l’avenir intellectuel de la jeunesse togolaise.
Plus qu’un entretien, son propos s’est imposé comme un plaidoyer : celui du livre comme socle, comme semence, comme héritage.
Une reconnaissance vécue comme un devoir
Loin de toute autosatisfaction, Esso-Wavana Ahmed Adoyi accueille cette distinction avec humilité et lucidité. Pour lui, les Prix Littéraires du Togo ne sont pas une vitrine de plus, mais une initiative à saluer et à encourager dans un contexte où la littérature peine souvent à trouver sa juste place.
Être invité d’honneur, confie-t-il, c’est avant tout une opportunité de partage. Partage d’expériences, partage de parcours, partage de convictions, surtout avec la jeunesse. Écrire, pour lui, n’est pas un acte solitaire : c’est une manière de donner sa vie en mots, de transmettre ce que le temps a enseigné, et d’appartenir pleinement à cette grande famille des écrivains qui parlent à l’humanité au-delà des frontières.
Servir, enseigner, transmettre : une vocation plurielle
Colonel, expert en administration fiscale et en gouvernance économique, enseignant depuis plus de vingt ans,Esso-Wavana Ahmed Adoyi se définit avant tout comme un homme de service. Service à la nation, service à la jeunesse, service au savoir.
Depuis 2004, il enseigne dans les universités, aujourd’hui à l’Université de Lomé, convaincu que la connaissance n’a de valeur que lorsqu’elle circule. Sa vie, dit-il simplement, est faite de transmission. Une transmission qui dépasse les chiffres et les textes juridiques pour toucher l’humain, le caractère, la conscience.
De la rigueur des chiffres à la liberté des vers
Fiscalité et poésie : deux mondes que l’on oppose souvent, mais qu’Esso-Wavana Ahmed Adoyi réconcilie avec élégance. Loin d’être antagonistes, ces univers se nourrissent mutuellement. La rigueur de l’un affine la précision de l’autre ; la sensibilité de la poésie humanise la froideur apparente des dossiers.
Écrire devient alors une respiration, un espace où l’expérience professionnelle se transforme en matière éducative, où la raison dialogue avec l’émotion. La plume complète le calcul, et le poème éclaire l’humain derrière les chiffres.
Du brin à la graine : un livre comme un champ ouvert à la jeunesse
Composé d’une soixantaine de poèmes, Du brin à la graine se veut volontairement accessible. Un choix assumé, presque militant. L’auteur y voit un cahier ouvert à la jeunesse, un espace où les mots éduquent autant qu’ils instruisent.
Car pour lui, la littérature n’est pas un luxe élitiste : elle est d’abord un outil de transmission. Tout se trouve dans le livre, rappelle-t-il avec insistance. Les expériences humaines, les erreurs du passé, les leçons de vie ont déjà été écrites quelque part. À l’image de La Fontaine, qu’il cite volontiers, il s’agit de transmettre des messages édifiants à travers des formes simples, mais profondes.
Écrire, c’est laisser une trace. Et cette trace, estime-t-il, est l’œuvre la plus précieuse que l’on puisse léguer à l’humanité.
Une alerte sans détour sur la crise de la lecture
Le constat est sans appel : l’écrivain togolais est peu encouragé, et le goût de la lecture s’étiole dangereusement. Peu de livres sont achetés, peu lus, peu valorisés. Or, martèle-t-il, le savoir ne s’improvise pas. C’est en lisant qu’un enfant apprend à devenir quelqu’un de bien.
L’éducation parentale, aussi importante soit-elle, ne suffit pas. Le livre demeure un éducateur silencieux mais puissant, capable de former l’esprit, de structurer la pensée, d’enrichir le vocabulaire et de bâtir le caractère.
Lire quoi ? Les bonnes œuvres, répond-il sans hésiter. Celles qui forment l’esprit et façonnent l’homme de demain.
Internet, l’ennemi invisible de l’écriture ?
Sans condamner le numérique, Esso-Wavana Ahmed Adoyi met en garde contre ses dérives. Internet, mal utilisé, fragilise l’écriture, banalise les fautes, appauvrit le langage. Or, sans une solide base en grammaire, en orthographe et en vocabulaire, aucun avenir académique ou professionnel ne peut véritablement s’épanouir.
Le livre reste irremplaçable. Il forge la pensée structurée, développe l’analyse et enrichit l’expression. Sans cette fondation, prévient-il, la jeunesse restera vulnérable, quel que soit le domaine choisi.
Lire pour devenir, écrire pour transmettre
Au-delà des titres et des diplômes, le grand homme de demain se reconnaît à son comportement, à son humilité, à son courage, à sa patience et à sa quête constante de l’excellence. Et ces valeurs, insiste-t-il, se trouvent aussi dans les livres.
Aux jeunes lecteurs, il lance un appel clair : retrouver le chemin du livre. Aux futurs écrivains, un message de persévérance : écrire malgré le manque d’encouragement, car la littérature est bien plus qu’un divertissement. Elle est mémoire, formation, transmission et sauvegarde de notre patrimoine culturel.
À travers ses mots, Esso-Wavana Ahmed Adoyi ne se contente pas de parler du livre : il le réhabilite, le réenchante, et le replace là où il n’aurait jamais dû quitter — au cœur de l’éducation et de l’avenir du Togo.